Voyage aux sources de l’architecture européenne

Par Maïlys TRUBERT

Date de publication : 05/03/2020

« Inspirons, s’il est possible, à la nation l’amour de l’architecture nationale ». Tel est le vœu que forme Victor Hugo en 1832 dans une note à la huitième édition de Notre-Dame de Paris. La nation s’est faite par le fer, la littérature ou la langue. Mais elle s’est aussi construite par l’architecture. C’est ce que mettent en évidence les 15 contributeurs d’une synthèse consacrée aux liens entre architecture et idée nationale. Si le premier volume (Idée nationale et architecture en Europe, 1860-1919. Finlande, Hongrie, Roumanie, Catalogne), publié en 2006, s’intéressait à quatre jeunes nations, celui-ci explore la signification politique, symbolique et morale associée à chaque style advenu en Europe entre le XVIIIe siècle et l’époque contemporaine, sans oublier de traiter de ses résonances dans les autres arts. Il accorde naturellement une large place au XIXe, siècle d’éclosion des mythologies identitaires.

Dans la lignée des travaux d’Hobsbawm sur l’invention de la tradition ou ceux de Anne-Marie Thiesse sur la création des identités nationales, l’ouvrage analyse l’architecture européenne, les « habits que se donnent les nations », sur la longue durée – clé de lecture qui s’avère particulièrement féconde.

Car l’architecture possède, plus que les livres ou les musées, la capacité de toucher les masses. Dans les capitales remodelées au XIXe siècle, les édifices publics s’adaptent à leur nouveau pouvoir tandis que les lieux culturels deviennent des écrins pour l’idée nationale : statues et peinture d’histoire célèbrent les grands hommes et la geste de la nation.

Entre connaissance et émotion, le regain d’intérêt pour les monuments du passé conduit à l’exaltation du génie national et à l’héroïsation des constructeurs, Allemands, Français et Anglais revendiquant chacun au XIXe siècle être les inventeurs de l’architecture gothique !

En Grande-Bretagne, le revival du gothique survient en réaction à l’industrialisation de la société, investissant alors tant l’architecture profane que religieuse. En France, après la vague du gothique dont témoigne la « restauration » fantaisiste de Pierrefonds, c’est le néo-roman et le byzantin qui dominent à la fin du XIXe siècle. Les expositions universelles jouent en outre un rôle décisif dans la diffusion de l’esprit architectural de chaque nation. Les grands styles français des XVIIe et XVIIIe siècles sont ainsi très appréciés et repris dans les palais d’Istanbul.

Alors que le nationalisme, le populisme et les velléités d’indépendance agitent de nombreux pays européens, ce voyage au long cours, en insistant sur la variété et les ressemblances stylistiques des édifices, rappelle que nous partageons une histoire commune. Les amateurs d’architecture trouveront dans ce livre généreusement illustré et doté de 2 cahiers-photos de 32 pages de quoi aiguiser leur regard tandis que s’enrichira la réflexion des historiens sur les liens entre arts et nation.

Idée nationale et architecture en Europe, fin XVIIIe-XXIe siècle, sous la direction de Jean-Yves Andrieux, Fabienne Chevallier et Anja Kervanto Nevanlinna, volume 2, Presses universitaires de Rennes, collection Art & société, 2019, 480 pages, 39 €

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