Lunéville, phénix de Lorraine

Par Nicolas Chaudun

Date de publication : 27/03/2020

Victime, en janvier 2003, du septième incendie de son histoire, le château des derniers ducs de Lorraine renaît enfin de ses cendres. Les flammes n’avaient rien laissé de la chapelle et à peine plus des appartements ducaux dus, comme l’essentiel du château de Lunéville, au génie de Germain Boffrand. Disparurent dans le sinistre plus de 8 000 volumes anciens de la bibliothèque militaire, ainsi que 600 pièces précieuses du musée, dont d’irremplaçables faïences fines de la manufacture de Lunéville.

Presqu’aussitôt un patient chantier de restauration, l’un des plus importants et des plus complets de notre jeune siècle, mobilisa une infinité d’artisans d’art, tailleurs de pierre et stucateurs, serruriers, verriers ou doreurs, ébénistes et brodeurs, pas moins de 400 au total. Dans le même temps, une politique soutenue d’acquisitions visait à combler les vides infligés aux collections.

Seulement voilà, une fois le monument relevé de ses décombres, qu’en faire ? C’est tout l’objet de la communication, le mois dernier, d’un projet de développement étalé sur les 10 prochaines années. Celui-ci ne manque ni d’ambition ni de clarté. Sans doute faut-il y voir le bénéfice d’une gouvernance unitaire qui fait défaut à bon nombre de joyaux du patrimoine national (le malheureux haras du Pin, par exemple). Jadis propriété de la Ville et du ministère de la Guerre, le château est progressivement passé sous le contrôle sans partage du département de Meurthe-et-Moselle.

Certes, l’énoncé du projet n’échappe pas à cette poésie suave et satisfaite d’elle-même, dont les administrations intermédiaires cultivent le secret. Nous ne résisterons pas à citer ainsi M. Mathieu Klein, authentique muse du Département et, accessoirement, président de son Conseil : « Nous sommes les dépositaires de cette histoire humaniste, de cette ouverture à l’autre et à l’ailleurs, de cette croyance au progrès qui résonne particulièrement dans notre époque où les transitions, qu’elles soient démographiques, digitales ou écologiques, tendent à ébranler nos repères et à questionner nos modes de faire société ensemble. »

On se gondole – n’est-ce pas légitime ? – mais pas longtemps, car en fondant ce programme de développement sur la célébration des savoir-faire et, plus précisément, des métiers d’art, le département voit juste, et à plus d’un titre. Tout d’abord, parce que la restauration du château, nous l’avons dit, a requis des centaines de talents hyper-spécialisés, mais aussi parce que ces compétences risquent fort d’être réclamées de toutes parts : la tragédie qui a frappé Notre-Dame de Paris connaîtra, c’est à craindre, des répliques un peu partout en France, étant donné l’état pitoyable de notre patrimoine. Consacrer à ces métiers un festival annuel, là, sur les lieux mêmes de leur expression souveraine, n’est pas qu’une dette honorée. Les faire connaître, c’est susciter des vocations et stimuler une filière aux débouchés – malheureusement – prometteurs, aussi bien en France qu’à l’étranger, où l’on nous envie le geste et la manière. La première édition de cette manifestation est programmée pour l’été 2021.

Outre le festival L’Art du geste, le geste de l’art (bon, cette fois, c’est promis, nous n’ergoterons pas sur l’intitulé et sa poésie subséquente), le plan prévoit des animations récurrentes, des concerts, des ateliers, des résidences d’artistes mais, surtout, des expositions.  Et la première d’entre elles, La Sculpture en son château, nous intéresse tout particulièrement. Nous aurions dû laisser à d’autres le soin de la signaler, cependant il sera bien question, dans le parcours proposé, d’architecture et de jardin…

Entièrement reconstruit par Boffrand à l’initiative du duc Léopold Ier, le château de Lunéville dut une bonne part de son renom à son successeur presque immédiat, Stanislas Leszczynski, roi de Pologne deux fois détrôné et consacré duc ultime de Lorraine par la grâce de son gendre, Louis Le Bien-Aimé. Le duc Stanislas repensa la totalité des appartements – la veuve de Léopold et ses enfants avaient emporté en les quittant leurs lambris, dessus-de-porte et cheminées. Il fit encore aménager les jardins, les agrémentant d’une foule de sculptures et de fantaisies extravagantes, comme le fameux Rocher, animé d’une soixantaine d’automates.

Tandis que des émules de Boffrand, à commencer par Emmanuel Héré (l’architecte, à Nancy, des places Stanislas, de la Carrière et d’Alliance ), introduisaient le style rocaille dans les appartements, un artiste comme Dieudonné-Barthélemy Guibal piquait les parterres de nymphes et de putti. Dès la mort de Stanislas et le rattachement du duché au royaume de France, ces ensembles furent dénaturés ou dispersés, les statues du parc, par exemple, vendues à l’encan, notamment rachetées par l’électeur palatin pour son château de Schwetzingen où elles sont toujours visibles.

Ces joyaux dispersés, l’exposition La Sculpture en son château entend les réunir. Elle devait ouvrir ses portes le 26 juin, et marquer au son des cuivres et des timbales le renouveau du château. Mais, comme les hommes, les statues se tiennent confinées là où l’Histoire les a déposées. Pour combien de temps ? Elles n’en savent pas plus que nous. Il y a cependant fort à parier que l’exposition n’ouvrira pas ses portes avant l’automne. Nous y reviendrons alors…

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