Calais : un bâtiment de Roger Poyé en danger

Par Agathe Archambault

Date de publication : 21/04/2020

« C’est la première fois qu’on se lance dans un tel combat ! » reconnaissent Magali Domain et Sylvie Dozinel. Ayant découvert un permis de démolition placardé sur un bâtiment de la rue des Soupirants à Calais, il y a quelques mois, les deux enseignantes d’histoire-géo passionnées de patrimoine ont décidé de se mobiliser immédiatement pour sa sauvegarde.

Construit en 1929, cet immeuble composé de quatre appartements fait partie d’un ensemble de deux îlots de maisons individuelles à bon marché conçu à la fin des années 1920 pour loger les ouvriers. Non classé, l’édifice est pourtant la pièce maîtresse du groupe d’habitations conçu par un grand architecte du Calaisis : Roger Poyé. S’il n’est pas né à Calais, Roger Poyé va néanmoins y consacrer la majorité de sa carrière, œuvrant notamment au réaménagement des quartiers nord, après les destructions de la Seconde Guerre mondiale. Il est aussi à l’origine de certains monuments majeurs de la ville dont la Bourse du travail, son chef-d’œuvre, et l’ancienne maternité, toutes deux classées au titre des Monuments historiques.

Architecte-conseil de la mairie, Poyé est chargé, en 1928, d’aménager le nouveau lotissement HBM situé autour de la rue Edgar-Quinet, à une époque où la ville manque cruellement de logements pour ses ouvriers. « Il avait la fibre sociale » précise Magali Domain qui enquête depuis vingt ans sur l’histoire de la cité calaisienne au fort passé de luttes ouvrières. « Et il avait à cœur d’offrir aux ouvriers un habitat de qualité » ajoute Sylvie Dozinel en s’attardant sur le style de ces logements dont la plupart sont toujours habités. « De la brique, des toits très pentus, des pignons, une grande originalité au niveau des ouvertures » pour une architecture unique et éclectique, « mélange entre modernisme et Art déco, avec une touche de régionalisme ».

L’immeuble de la rue des Soupirants, aujourd’hui menacé de destruction, en est un vestige majeur. « Les archivoltes Art déco de la porte d’entrée, le pignon en façade, une réflexion d’ensemble autour des couleurs » témoignent du « soin apporté à rendre esthétique des logements destinés aux ouvriers ». Et ce jusque dans les moindres détails : les colombages de la façade font en effet écho au lycée Sophie Berthelot voisin du bâtiment. « Roger Poyé construisait toujours en harmonie avec l’environnement », précise Sophie Dozinel « et il cherchait avant tout à éviter l’effet coron », du nom de ces habitations ouvrières construites à l’identique, très présentes dans le nord de la France.

L’ironie du sort veut que le lotissement en question ait été mentionné pour l’obtention du label « Ville d’art et d’histoire » qui vient d’être décerné à Calais. « Ce qui rend sa destruction encore plus absurde» s’insurge Magali Domain, pour qui ce monument compte parmi les trésors du patrimoine calaisien. Un argument dont elle a argué auprès de la mairie, imaginant même « un circuit touristique Roger Poyé » autour des principales réalisations de l’architecte. La requête est restée sans réponse à ce jour, sans que cela ne décourage les enseignantes qui ont également contacté un député du département ainsi que la Drac en vue d’obtenir le classement du bâtiment. Faute de réponse, les deux femmes envisagent même « d’alerter au niveau régional ». Une pétition en ligne a également été lancée, qui a déjà recueilli plus de 1700 signatures.

S’il est sauvegardé, le bâtiment pourrait même être promis à un bel avenir, ses deux protectrices n’étant pas à cours d’idées en matière de reconversion. En cohérence avec son nouveau label « Ville d’art et d’histoire » la mairie envisage de créer un centre d’interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP), avec pour mission de sensibiliser et de former les publics à l’architecture et au patrimoine calaisien. « Quel meilleur endroit pour installer ce centre qu’un bâtiment de construit par un grand architecte du XXe siècle à Calais ? » s’exclame Magali Domain qui met en avant la « belle superficie » du lieu, mais également sa proximité avec deux lycées majeurs de la ville proposant des options histoire de l’art et patrimoine : « un public tout acquis » ! D’autres propositions citoyennes suggèrent de loger des artistes en résidence dans une partie du bâtiment, ce dernier étant tout proche du conservatoire de musique, d’une école d’art et de la grande salle de spectacle, le Channel scène nationale. « Une fonction culturelle paraît évidente » concluent Magali Domain et Sylvie Dozinel.

Leurs motivations à s’engager ? « Tout d’abord la passion pour le patrimoine de notre ville » expliquent les lanceuses d’alerte, qui voient aussi dans ce combat une vrai chance de « valoriser le tourisme dans une ville qui est souvent mise de côté ». L’occasion en effet de « sensibiliser les gens sur l’image de Calais, qui ne passe aux infos que lorsqu’on parle des réfugiés ! » Une vision positive qui, elles en sont convaincues, ne pourra se conquérir qu’en plaçant le patrimoine en première ligne.

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