Deux maisons de Jean Prouvé démantelées dans l’Essonne

Par Armelle Fémelat

Date de publication : 25/04/2020

Le 3 mars 2020, pelleteuses et ouvriers se sont attaqués aux deux logements d’instituteurs de l’école Jules Verne de Saint-Michel-sur-Orge (Essonne). Désormais propriétés d’un galériste, ils ont été démontés. Et le hall attenant risque le même sort…

« C’est insupportable de détruire des constructions qui font partie de notre architecture contemporaine. Depuis que j’ai appris la nouvelle, je n’en dors plus », confiait Monique Ravenat Tagnac au Parisien, le 20 mars 2020. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à être révoltée par ce gâchis patrimonial. Car cette école et le hall, comme d’autres éléments du quartier Villagexpo dont ils font partie, sont l’œuvre de Jean Prouvé (1901-1984) – un des précurseurs de l’architecture industrielle en France et le designer français le plus côté sur le marché.

Lorsqu’il se lance dans ce projet, Prouvé a déjà fait ses preuves en matière d’architecture moderne privilégiant l’acier et l’aluminium. Son premier coup d’éclat avait été la maison du Peuple de Clichy, construite entre 1935 et 1939. Et en 1956, il marquait définitivement l’histoire de l’architecture en concevant la maison Les Jours Meilleurs, quai Alexandre-III, à Paris. « La plus belle maison que je connaisse, le plus parfait moyen d’habitation, la plus étincelante chose construite, et tout cela est en vrai : bâti, réalisé, conclusion d’une vie de recherches. Et c’est l’abbé Pierre qui la lui a commandée » déclarait l’année de sa construction Le Corbusier, un ancien collaborateur.

Inauguré en 1967, Villagexpo est le fruit d’un concours national lancé par le ministre du logement du gouvernement de Georges Pompidou, désireux de faciliter l’accès à la propriété. Première étape du programme, le quartier compte parmi les ensembles dessinés par l’architecte spécialisé dans la construction d’urgence, rapide et économique. De fait, comme le rappelle le président de l’association Villagexpo, Jean-Louis Bernard, la première tranche de réalisation, commencée en 1966, a rassemblé « une vingtaine d’équipes réunissant concepteurs et constructeurs [qui] ont été sélectionnées pour bâtir 184 pavillons, le tout en 110 jours ! Le hall d’accueil de 950 m2, une école de quatre classes et deux logements d’instituteurs ont été imaginés par Jean Prouvé. C’était unique en France d’avoir autant de ses œuvres réunies sur un même site. » C’est d’ailleurs à ce titre que l’ensemble a été labellisé « Patrimoine du XXe siècle » en 2008 – depuis devenu le label « Architecture contemporaine remarquable ».

Pourquoi la municipalité de Saint-Michel-sur-Orge a-t-elle voulu démanteler des constructions à l’intérêt architectural officiellement reconnu ? Pour fournir à ses élèves, en effectif croissant, un lieu de travail optimisé. Et la maire Sophie Rigault (LR) d’argumenter au Parisien : « Nous avons fait le choix de privilégier des salles de classes à des bâtiments qu’il devenait impossible d’entretenir. Les deux logements Prouvé n’étaient plus habités depuis respectivement cinq et dix ans, en raison de leur insalubrité et du danger qu’ils faisaient peser sur les occupants. Ils souffraient de nombreux problèmes de non-conformité, interne et structurelle. Leur réhabilitation n’était raisonnablement pas possible. »

Ce démantèlement est d’autant plus regrettable que la mairie aurait fait une très mauvaise affaire financière selon Jean-Louis Bernard… Mais aujourd’hui, c’est surtout le sort du hall qui inquiète ce dernier. À l’automne dernier, la municipalité s’est en effet désengagée de son contrat de location. Et d’importants travaux de rénovation sont à effectuer sur le monument cinquantenaire. La réunion des copropriétaires de Villagexpo au sujet de l’avenir du hall a été ajournée du fait du Coronavirus. « Nous voulions lancer une étude pour savoir comment utiliser, après réhabilitation, le hall et ainsi rentrer dans nos frais, a détaillé Jean-Louis Bernard au Parisien. Et nous espérons toujours obtenir une subvention de la région grâce au label patrimoine d’intérêt régional que nous avons obtenu. Après la démolition des deux logements, le hall ne peut pas à son tour disparaître. »

S’ils révoltent nombre de défenseurs du patrimoine, le démantèlement des logements d’instituteurs et l’incertitude du sort du hall de Villagexpo remettent aussi au centre du débat la question de la valeur et de la pertinence des labels. Sites & Monuments et do-co,mo.mo_fr en ont directement référé aux autorités compétentes, que sont le ministère de la Culture, la Drac Ile-de-France et le Conseil régional. Dans une lettre ouverte au ministre de la Culture, les deux associations dénoncent « les faiblesses du dispositif de veille patrimoniale dédiée aux édifices et ensembles seulement labellisés “Patrimoine du XXe siècle”, ou, désormais “Architecture contemporaine remarquable” ».

Après avoir rappelé que les logements des instituteurs de Saint-Michel-sur-Orge ont été « labellisés lors de la campagne de 2008 parmi 39 autres ensembles d’Ile-de-France », les signataires de la lettre précisent : « Depuis, la halle Prouvé a de nouveau suscité l’intérêt et reçu du Conseil régional d’Ile-de-France le label régional d’intérêt patrimonial en 2018. L’intérêt et la valeur de cet ensemble ont donc été largement porté à la connaissance de la commune qui a pourtant jugé opportun de démolir ces deux logements de fonction, dont elle était propriétaire, sans prévenir qui que ce soit, sinon des galeristes à l’affût des œuvres de Prouvé, si recherchées par ailleurs ». Concluant avec regret : « Malgré, ou à cause de cette double labellisation, cet ensemble a été irrémédiablement démantelé et nous devons aux seuls habitants et riverains d’avoir donné l’alerte aux associations Sites & Monuments et do-co,mo.mo France. » Un non-sens auquel il serait bon de remédier au plus vite…

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