Invasion éolienne au pays de Proust

Par Agathe Archambault

Date de publication : 28/04/2020

« Comme mon père parlait toujours du côté de Méséglise comme de la plus belle vue de la plaine qu’il connût et du côté de Guermantes comme du type de paysage de rivière, je leur donnais, en les concevant ainsi comme deux entités, cette cohésion, cette unité qui n’appartiennent qu’aux créations de notre esprit » peut-on lire dans Du côté de chez Swann.

Lire ou relire Proust est un conseil que l’on a pu se voir prodiguer à moult reprises ces dernières semaines. Et À la recherche du temps perdu semble être un titre parfait à l’épisode de confinement, inopiné et inédit, que nous sommes en train de vivre.

Or, si presque cent ans après sa mort, Proust fait toujours la une de l’actualité littéraire, il se retrouve aujourd’hui indirectement au cœur d’un grand débat dans l’actualité du patrimoine. En cause, un projet d’installation d’éoliennes autour d’Illiers-Combray, la ville où l’écrivain passait ses vacances enfant, et qui a directement inspiré le Combray d’À la recherche du temps perdu. Lieu ô combien symbolique dans cette immense fresque de 7 tomes et 3 000 pages, décrit en lignes, en large et en travers par un Marcel Proust pour qui nature rime avec spiritualité.

Ces paysages immortalisés par la littérature sont néanmoins bien réels, situés en Eure-et-Loir, dans une petite commune située à 25 km au sud-ouest de Chartres, rebaptisée Illiers-Combray en hommage à l’écrivain. Et qui a perdu de sa tranquillité depuis le lancement du projet éolien dit « de la vallée de la Thironne » : un parc de 8 ou 12 éoliennes prévu pour être implanté aux abords de la commune, à proximité de Méréglise, le fameux Méséglise d’À la recherche.

Un tel projet s’inscrit dans une triste histoire en trois actes, orchestrée par le promoteur JP Energie Environnement (JPee) qui a déjà fait sortir de terre 6 éoliennes au nord d’Illiers-Combray, à proximité de Saint-Eman, le Guermantes du roman. Dernier rebondissement de la saga éolienne : JPee vient d’obtenir le permis de construire pour installer 8 générateurs de plus au sud-est de la commune, à proximité de Tansonville, propriété d’un certain Swann…

Le gigantesque projet a provoqué la colère des habitants, dont certains se sont réunis au sein d’une association baptisée ADERT (Association de Défense de l’Environnement des Riverains de la Thironne). Dans un texte co-signé avec Julien Lacaze, président de Sites & Monuments et Jean-Pierre Robin, délégué de Sites & Monuments pour l’Eure-et-Loir, le président de l’ADERT dénonce un véritable « encerclement », en insistant sur le lourd « impact visuel » de tels aménagements sur le paysage.

Je ne peux qu’exprimer mon inquiétude vis-à-vis d’un projet susceptible d’altérer les paysages et les perspectives décrits par l’un des plus illustres écrivains français.

Jérôme Bastianelli

L’argument a rallié à leur cause le maire de Méréglise. Ainsi que le maire d’Illiers-Combray lui-même, qui pour consacrer « le lien exceptionnel entre ces paysages et l’œuvre littéraire de Marcel Proust », est à l’origine de la création récente sur sa commune d’un site patrimonial remarquable. Ce dispositif a permis l’intervention de l’architecte des Bâtiments de France, qui a rendu en septembre 2019 un avis défavorable, dénonçant la « concurrence visuelle trop forte » que créerait ces éoliennes sur la vallée, et en particulier sur le bourg d’Illiers-Combray.

Très attaché à la mise en valeur de ce patrimoine à la fois naturel et culturel, le maire d’Illiers-Combray a également été l’initiateur, en 2019, de la grande manifestation intitulée « Le printemps proustien », venue célébrer le centenaire du prix Goncourt du héros local. Parrainé par Stéphane Bern, l’évènement a attiré plus de 20 000 spectateurs. Un maire déterminé donc, qui ambitionne de développer à Illiers-Combray un véritable « tourisme littéraire », où le paysage jouerait bien sur le premier rôle. Une telle ambition s’avère ainsi en totale incohérence avec « l’industrialisation des paysages » combattue par l’ADERT.

Autre soutien aux opposants, Jérôme Bastianelli, directeur du musée du quai Branly-Jacques Chirac et président de la société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, selon qui « La ville d’Illiers-Combray et ses environs ont exercé sur Marcel Proust une influence considérable, dont À la recherche du temps perdu porte une trace profonde, pour ne pas dire fondamentale. L’écrivain y décrit en particulier les promenades qu’il fit, enfant, dans la campagne, jusqu’à Méréglise […]. Je ne peux qu’exprimer mon inquiétude vis-à-vis d’un projet susceptible d’altérer les paysages et les perspectives décrits par l’un des plus illustres écrivains français. »

Face aux opposants, le promoteur, soutenu par deux communes des environs bénéficiaires de la manne éolienne, avance les arguments du « bénéfice pour le climat » et des avantages de cette « énergie propre », tout en pesant discrètement – mais sûrement – sur le vote de la commission départementale de la nature des paysages et des sites (CDNPS). Susceptible d’influencer le préfet, le décisionnaire final, cette dernière vient d’obtenir un second scrutin curieusement favorable suite à la contestation d’un premier vote défavorable au projet… Mais la bataille n’est pas terminée et ses protagonistes se battront jusqu’au bout.

« Que pensez-vous des éoliennes, Monsieur Proust ? » Aimerait-on demander à l’écrivain.  Qui répondrait sans doute par une pirouette énigmatique et poétique, lui qui a écrit : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux ». À méditer… En prenant son temps et sans le perdre.

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