Le Mans : une histoire mosaïque

Par Nicolas Chaudun Directeur de la publication

Date de publication : 18/06/2020

Même par patriotisme touristique, Le Mans ne fait pas une destination de week-end. Ceux qui passent en coup de vent répandront en toute bonne foi la rumeur fausse que la ville a été bombardée par les Allemands ou par les Américains ou par les deux à la fois. Son centre est illisible et son architecture occultée par un canyon de barres façon Karl-Marx-Stadt. Par ailleurs, n’ayant jamais été le siège d’une généralité de l’Ancienne France et, par conséquent, n’ayant jamais hébergé d’intendant qui l’eût tout imprégné de la grandeur du roi à travers une architecture ordonnancée – la même, à peu près, à travers tout le royaume –, Le Mans n’a pu, à l’époque moderne, rivaliser avec Tours, Rennes ni même Orléans. « Le gros bourg », c’est ainsi que les Manceaux ont longtemps qualifié leur capitale…

Pourtant, rares sont les villes qui peuvent s’enorgueillir d’une histoire si riche et si longue. Castrum romain de relative importance, Le Mans conserve la presque totalité de son enceinte, merveille de parements polychromes qui attestent le prestige revendiqué par la civitas des Aulerques Cénomans. Des brumes du haut Moyen Âge, émergent les figures d’évêques assez habiles et éclairés pour qu’au cours de la « renaissance » carolingienne, le siège épiscopal s’érige en duché « d’entre Seine et Loire », dont l’emprise fort élastique laisse rêveur. L’apogée Plantagenêt lui laisse nombre de monuments (le palais comtal, la maison-Dieu Coëffort, la cathédrale reconstruite…), puis la Renaissance de beaux hôtels à l’Italienne, sous l’impulsion du cardinal-évêque Philippe de Luxembourg.

La ville a bientôt débordé de ses murs pour lancer des bras, les faufiler plutôt, entre les vastes enclos d’une quinzaine d’abbayes. C’est sur ces foyers de connaissance et de réflexion que se fonde le deuxième apogée de la ville, à la fois artistique et littéraire. Joachim du Bellay y étudie sous la férule de son oncle évêque, Ronsard compte parmi les chanoines du chapitre… et tandis que Germain Pilon œuvre à l’abbaye de la Couture, un membre de la dynastie florentine Della Robbia initie les artisans manceaux à la statuaire en terre cuite. Les abbayes et, surtout, la cathédrale bénéficient de ce renouveau. Peu à peu, le foyer tiédira sans pour autant réfréner la fringale de chantiers des multiples communautés monastiques… Ce raccourci n’a pour but que de donner l’idée des strates infinies de sédimentation artistique. Il laisse imaginer la cohabitation haute en couleurs de vestiges de tous styles, de tous matériaux. Le Vieux-Mans, quelques hectares de maisons à pans de bois travaillés à l’ombre de l’effarante cathédrale Saint-Julien, est à lui seul un bréviaire d’architecture occidentale. Mais ce bréviaire est aujourd’hui bien isolé, comme un joli cœur étouffé dans la graisse…

Vexés du caractère intermédiaire de leur circonscription, des édiles de la seconde moitié du XXe siècle se sont efforcés d’ériger le « gros bourg » en métropole de l’Ouest. Le résultat est affligeant. On jurerait une ville martyre, reconstruite dans l’urgence. Et ce qui consterne le plus, c’est qu’à ces décennies d’urbanisme brutaliste, s’est substituée une ère intermédiaire elle aussi, à laquelle manque cruellement une vue d’ensemble. Une ère qui perdure. On ne sait toujours pas tirer parti du cours de la Sarthe. Pas plus du relief. Et pour un monument restauré, on balaye un habitat jugé sans grandeur et pourtant caractéristique. On dit d’une ville démaillée qu’elle est « bruxellisée », en référence à l’urbanisme – ou au défaut d’urbanisme – qui a marqué le développement récent de la capitale brabançonne. On pourrait tout aussi bien dire « mancellisée ». Les Manceaux s’en fichent, qui aiment leur ville pour la qualité de ses services et l’affabilité de sa campagne, mais certainement pas pour son passé.

Voilà pourquoi, bien qu’il ne nous séduise pas vraiment, le titre Histoire mosaïque colle si fidèlement à cette épopée d’or et de plâtras, deux fois millénaire. Rarement une ville n’aura été auscultée de la sorte, sans négliger les à-côté, sans craindre l’érudition. Mais, « en même temps », rarement littérature régionaliste n’a fait preuve d’autant de hauteur de vue, comparant sans cesse l’objet de l’étude à ses voisins, voire à ses semblables parfois lointains. Pour ce faire, Franck Miot, directeur du service Tourisme et patrimoine de la Ville, a réuni autour de lui des universitaires, des archéologues, des ingénieurs… Il résulte de cette mosaïque-là un travail sérieux, quasi-définitif, auquel il ne manquerait qu’un peu de poésie si Nicolas Gautier, architecte de Bâtiments de France, n’avait agrémenté le propos de ses délicates aquarelles.

Le Mans. Histoire mosaïque, sous la direction de Franck Miot, dessins de Pascal Mariette et aquarelles de Nicolas Gautier, Les éditions de la Reinette, 191 pages, 39 €

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