Plébiscite pour un Hôtel-Dieu humain et social

Par Armelle Fémelat

Date de publication : 19/06/2020

Il y a deux jours, le 15 juin 2020, paraissait dans Le Monde, la tribune « Donnons un souffle universel au projet de transformation de l’Hôtel-Dieu de Paris ». Premier nom sur la liste des signataires : Stéphane Bern, entre autres acteurs du patrimoine parmi lesquels le vice-président de la Fondation Notre-Dame, Robert Leblanc, Alexandre Gady, professeur d’histoire de l’art à la Sorbonne, et le directeur de l’Institut national du Patrimoine (INP), Charles Personnaz. S’y ajoutent un aréopage d’acteurs du monde associatif, sanitaire et social, tels que le fondateur du Samu social, Xavier Emmanuelli, la présidente du Secours catholique, Véronique Fayet ou Gaël Manzi, président d’Utopia 56. Mais également des patriciens hospitaliers, Bertrand Galichon et Christophe Prudhomme, ainsi que des intellectuels respectés à l’instar de l’académicien Michel Zink, de la philosophe Cynthia Fleury-Perkins et de l’architecte urbaniste Albert Lévy.

Leur propos ? « Anticip[er] les conséquences dramatiques de la crise qui vient mais aussi les opportunités offertes pour transformer notre modèle économique et social. » Ayant constaté que les drames récents de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris et de la pandémie de Covid-19 ont définitivement marqué les Français et que « dans les deux cas, la réaction collective a été dans le sens d’une réinvention de notre destinée commune », les signataires de la tribune affirment avec force : « Nous ne pouvons pas laisser partir en fumée notre héritage et détruire notre environnement. Nous ne pouvons pas laisser se dissoudre ce qui fonde notre civilisation : la personne humaine qui l’emporte sur l’acteur économique, le sens de l’autre, l’attention au plus faible, le soin du malade. » Et ils réclament sans ambages : « Nous en appelons aux plus hautes autorités de l’État ainsi qu’aux candidats à la mairie de Paris, pour que le projet de l’Hôtel-Dieu, au cœur d’un des lieux originels de notre histoire nationale, prenne un nouveau cours. Et demeure un symbole manifeste : la France place la solidarité et la fraternité au cœur. »

Nous ne pouvons pas laisser partir en fumée notre héritage et détruire notre environnement.

collectif signataire de la tribune parue dans Le Monde du 15 juin 2020

En cause ? Le projet de privatisation d’un tiers de la surface de l’Hôtel-Dieu parisien, entériné en décembre 2019 par le conseil d’administration de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), dont le permis de construire n’a – fort heureusement – pas encore été délivré. Un vaste complexe confié à Novaxia associant incubateur de start-up « biotech/medtech », résidence étudiante, hôtellerie et galerie commerciale. Jugé « scandaleux », un tel projet qui impliquerait une altération substantielle des bâtiments concernés (le tiers de l’ensemble donnant sur le parvis de Notre-Dame et le plus intéressant du point de vue architectural) est qualifié de « massacre patrimonial » et de « vandalisme architectural » dans l’avis public rendu par la commission du Vieux Paris, le 10 décembre 2019. Parmi les nombreuses voix qui l’ont déjà dénoncé, la maire de Paris Anne Hidalgo, les historiens de l’art Adrien Goetz, Jean-Michel Leniaux, Arnaud Timbert, l’archéologue Marc Viré, l’architecte urbaniste Antoine Grumbach et le journaliste Didier Rykner.

Le 21 avril 2020, en pleine période de confinement, ce dernier publiait dans La Tribune de l’Art un article au titre on ne peut plus explicite : « Le musée de l’AP-HP à l’Hôtel-Dieu serait un véritable hommage aux soignants ». S’étant déjà exprimé à plusieurs reprises au sujet des musées hospitaliers, le journaliste estime que le musée de l’Assistance publique de Paris, dont les collections sont en caisse depuis de – trop – nombreuses années, doit être installé à sur l’Ile de la Cité, comme cela a d’ailleurs été prévu de longue date. « Prétendre honorer la médecine et ses soignants, et mettre en caisse le musée qui les célèbre » est pour Didier Rykner « la honte ultime ». Aussi, il exhorte le président de la République à installer dans l’Hôtel-Dieu le musée de l’AP-HP ainsi que celui de l’Œuvre de Notre-Dame. L’idée d’un musée dévolu à l’histoire de l’hôpital public et de ses acteurs tombe en effet à point nommé dans le contexte actuel de la crise sanitaire. D’autant plus lorsqu’on connaît la grande qualité des collections de l’AP-HP, retraçant l’histoire de la médecine et de ses héros, y compris les plus ordinaires.

La tribune collective parue dans le monde du 15 juin 2020 insiste sur les conséquences à la fois économiques, sociales et symboliques de la crise sanitaire, qui rebattent les cartes. « Avec la crise, l’État s’engage dans un important plan de financement de l’hôpital public et l’AP-HP n’ont donc plus besoin, aujourd’hui, de chercher des solutions de financement dites « innovantes » qui ne sont bien souvent que des expédients budgétaires. Les acteurs concernés par l’Hôtel-Dieu – l’État, la Ville de Paris, l’AP-HP – doivent prendre en compte cette situation nouvelle. » Arguant de l’attachement sans faille manifesté par les Français à l’égard de l’hôpital et du personnel hospitalier, les auteurs de la tribune remettent en cause, sans détour, la destination commerciale associée au projet validé en 2019, à l’aune de la fonction originelle de l’Hôtel-Dieu, « l’un des plus emblématiques hôpitaux français ». Selon eux, « la fonction marchande ne peut prévaloir sur le bien-être et la santé des citoyens ».

S’interrogeant sur le « visage que la France veut donner au monde », ils mentionnent l’accueil des sans-abris et les activités culturelles au nombre des nouvelles fonctions qu’ils souhaiteraient voir dévolues à l’institution historique de l’Ile-de-la-Cité, à la faveur notamment des nouvelles personnes frappées par la pauvreté, la violence et l’exclusion. « Un centre d’accueil des victimes en plein cœur de Paris serait un projet humain et nécessaire lié à un centre de formation aux questions médico-sociales. Rêvons encore : des lits de gériatrie, de soins de suite ou de soins palliatifs, un lieu d’accueil des personnes handicapées qui font défaut dans la capitale ; pourquoi ne pas les accueillir à l’Hôtel-Dieu puisque le Beau est aussi thérapeutique ? » Et d’évoquer encore « un centre international de la médecine humanitaire du XXIe siècle, avec ses activités de soin, de santé publique, de formation et de recherche ». Rêvons donc. D’autant que parfois, les rêves deviennent réalité…

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