Châtenay-Malabry : la Butte Rouge bientôt démolie ?

Par Aliénor Harzo

Date de publication : 22/06/2020

La cité-jardin de la Butte-Rouge à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) n’est pas sauvée, loin de là. Dans un précédent article, nous avions été gagnés par l’optimisme concernant l’avenir du quartier. Le lancement de l’étude préalable au classement de la cité-jardin au titre des sites patrimoniaux remarquables (SPR), ainsi que la demande de révision du projet par le préfet des Hauts-de-Seine et celui de la région Ile-de-France, semblaient en effet de bonne augure. Mais face à l’obstination dont fait preuve la municipalité depuis le lancement du projet, nous appelions néanmoins à la vigilance. À juste titre.

L’important projet de rénovation, incluant la démolition de la majorité des immeubles, n’a pas été révisé. Quant à la procédure de classement au titre des SPR, elle est soumise au bon vouloir du maire de Châtenay-Malabry. L’ancien maire Georges Siffredi, auteur dudit projet, entendait « construire une cité-jardin du XXIe siècle ». Désormais à la tête du conseil départemental des Hauts-de-Seine, son successeur – qui est également administrateur de la société Hautes-Bièvres Habitat, propriétaire de la cité-jardin – poursuit fidèlement l’opération. Autant dire que la municipalité n’a aucun intérêt à voir aboutir cette procédure de classement. Ce qu’elle a bien prouvé en faisant voter la démolition de 85 % du site.

La cité-jardin de la Butte Rouge, labellisée Patrimoine du XXe siècle en 1990, est pourtant un ensemble patrimonial remarquable. L’ensemble a été construit entre 1931 et 1965 par les architectes Joseph Bassompierre-Sewrin, Paul de Rutté, Paul Sirvin, André Arfvidson et le paysagiste André Riousse, sous la direction d’Henri Sellier, administrateur délégué de l’Office des habitations à bon marché. Une ville à la campagne, alors pensée pour résoudre la pénurie de logements en région parisienne et apporter une meilleure qualité de vie à la classe ouvrière. Ce modèle urbain, reconnu internationalement, représente un pan majeur de l’histoire de la banlieue parisienne.

Si on touche à la Butte Rouge, la première cité-jardin, on touche à toutes les autres.

Jean-Claude Gonneau, délégué VMF Ile-de-France

S’attaquer à la Butte Rouge, c’est donc porter atteinte à l’histoire de la construction de la banlieue parisienne, à l’histoire des Franciliens. Mais c’est également s’opposer à la défense d’un certain patrimoine. Jean-Claude Gonneau, délégué VMF Ile-de-France, a exprimé la crainte de voir « le Grand Paris de 1919 détruit par le Grand Paris de 2020 ». Pour lui, il s’agit d’un cas d’école : « Si on touche à la Butte Rouge, la première cité-jardin, on touche à toutes les autres ». La perspective de créer un tel précédent devrait inciter le ministère de la Culture à se prononcer, et à poser ou non des limites.

Mais ce dernier se désengage malheureusement de plus en plus de son devoir de protection du patrimoine. L’État a lui-même amorcé le détricotage du système de protection – avec les lois Pacte et Elan – et a cédé de plus en plus de pouvoir aux autorités locales. Bâtisseur en puissance, le maire de Châtenay-Malabry entend tout bétonner et semble en avoir le pouvoir. Ce, pour offrir des logements décents aux habitants et améliorer leurs conditions de vie ? Dans l’idée de nouveaux intérêts commerciaux surtout. La restauration serait coûteuse : la ville a laissé les bâtiments se dégrader, juge les logements insalubres et la restauration n’autoriserait pas à débloquer les crédits Anru, conditionnés par la démolition de l’ancien. Respecter les nouvelles normes ne permettrait pas non plus de mettre le nombre d’appartements souhaité. Faire du neuf est donc beaucoup plus attractif. Et la propriété intellectuelle, défendue par le petit-fils de l’un des architectes de la cité-jardin, ne pèse pas lourd dans la balance du profit.

La première phase du projet, concernant une quinzaine de bâtiments, est lancée. Deux tiers des habitants sont déjà relogés. Dans un communiqué du 2 juin 2020, les associations Châtenay Patrimoine Environnement, DocoMomo France, Environnement 92 et France Nature Environnement Ile-de-France alertent sur les destructions annoncées et demandent à la Drac d’Ile-de-France d’intervenir et de prendre en urgence les dispositions nécessaires pour sauvegarder la cité-jardin. Mais depuis le début de cette affaire, l’administration reste frileuse. Pourtant, la commission régionale de l’architecture et du patrimoine d’Ile-de-France, qui s’est réunie et a travaillé sur l’opportunité du classement, a recommandé un classement SPR.

À présent, il en va de la crédibilité de l’État. Le ministère de la Culture devrait faire respecter les protections, ce qu’il ne fait pas en conservant le silence malgré une destruction imminente. Ne pas se prononcer, c’est accepter la logique actuelle qui est en train de remettre en cause des protections, souvent trop souples et inadaptées, et encourager le détricotage déjà amorcé. L’intervention de Franck Riester pour la chapelle Saint-Joseph de Lille, nous laisse espérer une prochaine prise de position concernant la cité-jardin de la Butte-Rouge…

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