Colbert rouge de colère

Par Nicolas Chaudun

Date de publication : 24/06/2020

Hier soir, 24 juin 2020, un artiste du Collectif Anti Négrophobie a aspergé de peinture rouge la statue de Colbert, devant les grands degrés de l’Assemblée nationale. Sur le socle, un tag proclamait : « Négrophobie, crime d’État ». À quoi des banderoles pavoisées à tous nos balcons auraient pu répondre : « Vandalisme, crime de crétins ». Car voilà : pour s’en prendre à des victimes de pierre, il faut être à la fois un lâche et un amnésique. Un amnésique oui.

Car ce grand gaillard muni de bombes de peinture ne connaît – ou ne croit connaître – qu’une chose de Colbert : le Code noir. Oh certes, il a oublié que ce document – une ordonnance royale – n’a été promulgué qu’en 1685, soit deux ans après la mort de son auteur présumé. Que cette ordonnance repose sur deux rapports des intendants « des îles d’Amérique », l’un rédigé en 1681, l’autre en 1683, l’année même de la mort de Colbert. Que ces rapports, le ministre de Louis XIV ne les avait suscités qu’afin de conférer un embryon de statut juridique à la personne de l’esclave jusque là considéré comme… un « bien meuble » ! C’était peu, certes. Oui, c’était entériner la réalité de l’esclavage, plutôt que l’abolir. Et personne ici ne s’en glorifiera. Mais c’était un pas, un petit pas vers la prise de conscience de l’abjection. Et des pas, Colbert en accomplit sur mille lieues, pour faire du royaume de France – celui des frondes nobiliaires, de la prévarication, de la disette endémique – la matrice des nations modernes.

En fait de pas, ce furent des enjambées, car d’autres marchant sur ses brisées, le chancelier d’Aguesseau, Turgot, Lamoignon, et après eux Portalis ou Schœlcher, conduisirent obstinément l’Ancienne France à l’État de droit, et ses sujets à l’état de citoyen. Le rappeler, et le rappeler souvent dispenserait Louis-Georges Tin, président du Cran, de proférer que « Colbert était l’ennemi de la liberté, de l’égalité, de la fraternité » et, d’anachronismes en raccourcis spécieux, d’accuser le ministre du Roi-Soleil de « crime contre l’humanité ».

Alors, est-ce ta tête creuse, badigeonneur de statues, qu’il faut ceindre du bonnet d’âne ? Certes non ! Cette coiffe infamante, il faut la distribuer en nombre aux ministre paresseux ou désabusés qui ont cru pouvoir faire l’économie de l’enseignement de l’Histoire. À force de coupes, de non-dits insidieusement sélectionnés, à force de mêler histoire et géographie dans des manuels communs, oui, d’un commun consternant, ils ont altéré la faculté de jugement de classes, et de classes de citoyens en herbe. Ils ont effacé du tableau noir toute « matière à réflexion ». Et, « en même temps », ils en appelaient à la cohésion de la nation, à la fraternité concitoyenne… Mais qu’ont-ils laissé de ciment, à cette communauté ? Une gadoue insipide.

Enseigner l’histoire, l’enseigner utilement, exige autant de foi que de recul, et de l’humilité, de l’abnégation même, car il faut dans cet exercice se garder d’observer une époque révolue avec les yeux de la nôtre. Autant de vertus synonymes d’effort. Un effort possible à cette seule condition de vibrer du désir impérieux de transmettre. Les Français, de plus en plus nombreux, manifestent leur intérêt pour le patrimoine artistique, historique. C’en devient une passion. Et quel est le ressort de cette passion ? La transmission. Mais que reste-t-il à transmettre quand on a tant gommé des mémoires ? Si l’on s’en tient à ce vieux principe nietzschéen selon lequel l’avenir appartient aux peuples qui auront la mémoire la plus longue, rien ! Et que nous proposent les lamantins de l’Éducation nationale comme les iconoclastes armés de bombes de peinture, de cordes et de pieds de biche ? Rien. L’ardoise noire. Le trou. L’amnésie. Or l’amnésie, c’est l’antichambre du crétinisme.

À ces fauteurs d’amnésie, nous rappellerons donc ceci : l’Assemblée législative de 1849, aux bancs de laquelle siégeait Victor Schœlcher, auteur du décret abolissant l’esclavage, comptait quatre députés noirs. Ils étaient alors les seuls au monde. Voilà notre histoire ! Que la rue et ses colères de dindons cessent donc de la réécrire, au nom de conflits qui ne sont pas les nôtres. Non, le racisme systémique n’a pas cours en France. Pour s’en convaincre, que l’on nous ramène aux bancs de l’école !

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