Pont du Gard : non à l’entrepôt Amazon !

Par Aliénor Harzo

Date de publication : 27/07/2020

Date de modification : 10/08/2020

« Une hérésie sur les plans géographique, culturel et écologique. » C’est ainsi que Francis Palombi, président de la confédération des commerçants de France, qualifie le projet de centre de tri de colis Amazon sur la commune de Fournès (Gard). À quelques kilomètres seulement du pont du Gard, le leader du e-commerce prévoit de s’installer sur 14 hectares en contrebas du village, à seulement 200 mètres des premières habitations ! La mobilisation contre le projet s’accroit et les recours se multiplient tandis que l’idée d’un moratoire sur les entrepôts d’e-commerce semblait gagner du terrain.

Initié en juin 2018, le projet mené par le promoteur Argan n’a été dévoilé publiquement qu’en janvier 2019. C’est donc très discrètement que le conseil municipal de Fournès s’est prononcé en faveur du centre de tri le 26 août 2018. L’enquête publique menée du 3 juin au 3 juillet 2019, présentant le projet comme « d’intérêt général », s’est conclue par un avis favorable, bien que les 93 % des 586 signataires aient voté contre… À la suite de cela, le permis de construire a été accordé et le préfet du Gard a délivré l’autorisation environnementale, qualifiant le projet « d’intérêt public majeur ». Mais qui a véritablement intérêt à voir Amazon s’implanter ici ?

Certains – les défenseurs du projet, pardi ! – soutiennent que cela va créer des emplois. Mais nier les conséquences économiques désastreuses sur les commerces de proximité d’un tel projet, c’est faire preuve de beaucoup de mauvaise foi. Car, selon une étude publiée le 22 novembre 2019 par Mounir Mahjoubi, ex-secrétaire d’État au Numérique, un emploi créé chez Amazon détruit 2,2 emplois ailleurs. En France en 2018, on estime que 7 900 emplois ont ainsi été détruits. Et puis, autoriser l’implantation de ces entrepôts va à l’encontre du programme « Petites villes de demain » lancé par le gouvernement et visant à redynamiser les centres-bourgs, notamment à l’aide du patrimoine, comme nous nous en étions fait l’écho. C’est également contraire à ce que la région Occitanie défend : s’étant déclarée en faveur du commerce local, elle a lancé une campagne de communication avec le slogan « J’achète dans ma zone », parodiant le logo d’Amazon…

De surcroît, les enjeux sont également environnementaux et patrimoniaux. L’artificialisation de 14 hectares en béton entraînerait la perte irréversible de terres cultivables et les exploitations viticoles environnantes seraient gravement affectées par la pollution automobile et celle des sols. Selon les estimations, le trafic quotidien est chiffré à 544 poids-lourds et environ 2 500 véhicules légers, ce qui induirait une forte congestion routière et d’importantes pollutions : visuelle, sonore, lumineuse et atmosphérique. Une perte d’attractivité pour ce territoire donc et des conséquences négatives sur le tourisme.

Autoriser la construction de cet entrepôt, haut de 18 mètres, à proximité d’un monument classé au Patrimoine mondial de l’Unesco et détenteur du label Grand Site de France semble une aberration. De fait, le pont du Gard, cinquième site le plus visité de France, ne se situe qu’à environ deux kilomètres à vol d’oiseau… Ledit entrepôt se trouverait sur la route d’accès au pont romain et à l’entrée du futur Parc naturel régional des Garrigues de l’Uzège. Cela semble d’autant plus aberrant que le pont du Gard a été choisi par l’Unesco pour faire partie de la « Route antique de l’Europe du Patrimoine mondial » et qu’il devrait figurer sur les « Routes de la Romanité », permettant de visiter les vestiges antiques d’Uzès, Nîmes et Arles. L’implantation de l’entrepôt, visible depuis de nombreux villages alentours, viendrait altérer de façon irréversible le patrimoine paysager du territoire, alors qu’une attention particulière se doit d’être portée à la protection des abords de l’édifice antique.

Les opposants au projet, parmi lesquels les associations Adere et Prima Vera, multiplient les actions pour que le bâtiment demeure au stade de projet. Des lettres ont été adressées à la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, à l’établissement public du pont du Gard, ainsi qu’à l’Unesco, à la ministre de la Transition écologique et solidaire et aux élus du Gard. Le 11 avril 2020, Prima Vera a lancé la pétition « Non à Amazon au pont du Gard », puis la confédération des commerçants de France a suivi avec une pétition demandant un moratoire contre tous les nouveaux entrepôts Amazon en France. Début juin, la députée Delphine Batho a cosigné une proposition de loi demandant un moratoire et de nouvelles règles fiscales ainsi qu’une tribune publiée le 22 juin dans Libération. Elle avait également interpelé par écrit Élisabeth Borne pour lui demander de casser l’arrêté préfectoral autorisant l’implantation d’Amazon à Fournès.

En mars 2020, neuf recours contentieux contre le permis de construire ont été déposés auprès du tribunal administratif de Nîmes. En effet, des irrégularités de procédures ont été dénoncées par l’association Adere, ainsi qu’une absence de consultation publique et des défauts de communication. L’association avait également révélé des conflits d’intérêt, ce qui avait entraîné de nouvelles délibérations du conseil municipal de Fournès sur le projet. Plusieurs parcelles des terrains vendus s’étaient révélées appartenir à certains élus de la commune ou à leurs familles. Or, selon la loi sur la probité des élus du 31 mars 2015, « s’il y a un lien de parenté entre les propriétaires de parcelles et des conseillers municipaux ayant participé aux débats, les délibérations sont entachées d’illégalité ».

En raison de ces multiples recours, le projet est pour l’instant suspendu. Et, jusqu’à récemment, si l’on se fiait aux dernières déclarations des politiques, un moratoire sur les autorisations d’entrepôts d’e-commerce semblait de plus en plus envisagé. Une telle mesure permettrait de mener une véritable réflexion sur le sujet et conduirait au gel temporaire des implantations d’entrepôts de vente en ligne. La nouvelle ministre de la Transition écologique et solidaire, Barbara Pompili, s’était déjà déclarée favorable sur le principe de ce moratoire et l’avait confirmé sur France Inter le 23 juillet 2020. « On doit travailler aussi sur ces entrepôts logistiques, qui artificialisent beaucoup les sols et qui sont un modèle économique que l’on doit interroger. Aujourd’hui on protège les petits commerces de centre ville et à côté de ça, il y a une frénésie sur la vente en ligne. Je crois qu’il faut qu’on essaye de voir comment tout ça peut être harmonisé. Ce n’est pas un modèle anti-Amazon, mais ce sont aussi les commerces, les petits artisans, notre culture qui doivent être protégés. Ce que je souhaite c’est un moratoire, qu’on prenne le temps de réfléchir à comment organiser tout cela, et qu’après on prenne des décisions. »

Une déclaration qui semblait encourageante ! D’autant plus que Jean Castex était également ouvert à l’idée de faire avancer la réflexion sur le sujet et que Bruno Le Maire estimait le « débat légitime ». L’on pensait alors que Fournès et le pont du Gard pourraient bien être épargnés… Mais le Conseil de défense écologique, réuni le lundi 27 juillet, a confirmé la tenue d’un moratoire sur les zones commerciales qui n’inclue définitivement pas les entrepôts d’e-commerce. Pas de gel temporaire des autorisations pour les entrepôts de vente en ligne donc, mais le sujet doit être examiné par une mission parlementaire pendant quelques mois. Les modalités d’exercice de cette mission restent cependant à préciser. Un travail de concertation avec les porteurs de projet pour réduire l’impact sur l’artificialisation des sols est prévu et les projets pourront être réévalués, en lien avec le ministère de la Transition écologique et solidaire et les préfets. Si moratoire il y a, ce n’est donc pas pour tout de suite…

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