Cathédrale de Nantes : quid de la protection des édifices religieux ?

Par Agathe Archambault

Date de publication : 29/07/2020

La nouvelle est tombée au cours du week-end : l’incendie qui a ravagé l’intérieur de la cathédrale de Nantes est bien d’origine criminelle. Une cause volontaire qui n’en excuse pas moins l’absence de protection de cet édifice qui a pourtant déjà connu le supplice des flammes. De quoi soulever quelques questions sensibles en lien avec la sécurité de nos édifices religieux. Et espérer, enfin, une vraie prise de conscience sur la nécessité impérieuse de mieux les protéger.

Rien d’accidentel donc à l’incendie de la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Nantes, le 18 juillet 2020. Le coupable, un homme de 39 ans – bénévole pour le diocèse en tant que servant d’autel -, était bien celui qui, la veille de la catastrophe, avait fermé la cathédrale. Premier suspecté, interrogé dès le soir du drame, il avait finalement été remis en liberté faute de preuves. Il a finalement avoué les faits le samedi 25 juillet, soit une semaine pile après le sinistre, alors que de nouvelles preuves avaient amené la police à l’interpeller une seconde fois. Son geste aurait été motivé par sa « rancœur » face à plusieurs personnes qui ne l’auraient pas soutenu dans ses démarches pour régulariser sa situation. Ce diocésain de nationalité rwandaise était en effet sous le coup d’une Obligation de quitter la France (OQTF) depuis fin 2019.

Un geste condamnable qui n’excuse en rien les manquements dans la sécurité de la cathédrale Saint-Pierre et Saint-Paul de Nantes. En effet, un tel incendie aurait pu être évité si un certain nombre de règles en matière de prévention incendie avaient été respectées… Ainsi, la nef de l’édifice ne comportait aucun système incendie. Or, une simple alarme aurait permis d’alerter les riverains bien avant que le feu n’atteigne la haute verrière de la façade. Une fois de plus, on est en droit de s’interroger sur la sécurité de nos églises et de nos cathédrales… Sont-elles correctement entretenues et protégées face à ce type de menaces, qu’elles soient accidentelles ou criminelles ? Eh bien, il semblerait que non. Adoptant la fameuse stratégie dite de l’autruche, l’État préfère faire la sourde oreille aux impératifs d’entretien et de protection, avant de sortir les mouchoirs lorsque survient le drame. Dénué de la logique qui s’impose pourtant à tous ceux qui œuvrent au chevet du patrimoine : entretenir est toujours plus facile que reconstruire ! Et qui plus est, moins coûteux…

Il vaut mieux prévenir que guérir ! dit l’adage. Une vérité plus que jamais d’actualité en cette période de crise sanitaire qui a succédé au drame de l’incendie de Notre-Dame de Paris. C’était d’ailleurs l’objectif premier du « Plan sécurité incendie pour les cathédrales de France » que s’était empressé de faire paraître le gouvernement suite à la destruction de la cathédrale parisienne : une sorte de guide détaillant les actions à mettre en œuvre par les différents acteurs censés veiller sur le patrimoine de nos territoires. Et qui faisait suite à un état des lieux général des systèmes de sécurité des cathédrales propriétés de l’État, réalisé à la demande du ministre de la Culture. Un plan pourtant doté de 2 millions d’euros censés accompagner de telles recommandations. Efficace ? Selon l’Observatoire du patrimoine religieux, 16 incendies ont été recensés en 2019 dans des édifices de culte : deux cathédrales, 13 églises et une abbaye. Et depuis le début de l’année 2020, 9 édifices catholiques ont déjà brûlé…

Un bilan déprimant donc, assorti d’une question en suspens : n’a-t-on donc tiré aucune leçon du drame de Notre-Dame ? Une catastrophe qui aurait dû remettre en cause la tendance qui, depuis 2015, voit la baisse constante des subventions accordées par l’État aux collectivités, donc aux budgets d’entretien du patrimoine des communes. L’incendie de Nantes et les destructions qu’il a engendrées en sont la conséquence directe : manque de prévention incendie et de surveillance aussi bien en équipement qu’en personnel formé. Un comble pour cette cathédrale qui avait déjà été ravagée par les flammes dans les années 1970, et dont la charpente avait été reconstruite en béton.

Selon les experts, trois ans de travaux minimum et des dizaines de millions d’euros seront nécessaires à la restauration de la cathédrale nantaise, dont cinq dédiés uniquement à l’orgue. Des sommes titanesques qui ne remplaceront jamais les trésors partis en fumée : il ne reste quasiment plus rien de la grande verrière de la façade et de ses vitraux du XVIe siècle, et rien du tout du grand orgue – l’un des plus beaux et des plus anciens de France, qui venait de fêter ses 400 ans. La décision n’est d’ailleurs pas encore tranchée entre une reconstruction à l’identique ou la fabrication d’un nouvel instrument… L’orgue disparu avait heureusement été étudié de près quelques mois plus tôt, et numérisé grâce à des relevés lasers et 3D, rendant réalisable la conception d’une réplique fidèle.

Le tableau d’Hippolyte Flandrin, Saint Clair guérissant les aveugles, qui ornait un mur du transept de la cathédrale a, lui aussi, été entièrement détruit par le feu allumé près de l’armoire électrique, qui se trouvait juste en dessous. Une œuvre importante de ce peintre lyonnais qui fut l’élève d’Ingres et qui collabora notamment aux décors de l’église Saint-Germain-des-Prés à Paris ainsi qu’à ceux de la Basilique Saint-Martin d’Ainay à Lyon. Flandrin avait peint cette scène avec saint Clair en 1836 au cours de son séjour à l’Académie de France de Rome (Villa Médicis). Il en existe heureusement une copie, de petite taille, réalisée par son frère, Paul Flandrin, et conservée dans les réserves du Louvre.

On ne se préoccupe du patrimoine que quand un drame arrive. Quand tout va bien, j’ai l’impression de prêcher dans le désert

Stéphane Bern

« L’État, propriétaire de la cathédrale, prendra à sa charge les travaux de restauration » a déclaré Bruno Le Maire tandis que la Fondation du patrimoine lançait un appel aux dons. Plus de 70 000 € ont déjà été récoltés pour financer la construction d’un nouvel orgue. Mais malgré ces annonces, les voix de grandes figures de la culture et du patrimoine s’élèvent et pointent la responsabilité de l’État dans cette tragédie. Sur France Info Stéphane Bern a ainsi regretté que « l’on ne se préoccupe du patrimoine que quand un drame arrive. Quand tout va bien, j’ai l’impression de prêcher dans le désert…». Julien Lacaze, président de l’association Sites & Monuments a quant à lui déploré dans une interview au journal Libération la perte d’œuvres « tout à fait dignes de figurer dans des musées » mais dont les conditions de conservation n’avaient, elles, rien à voir avec celles d’un musée…

La nouvelle ministre de la culture Roselyne Bachelot osera-t-elle s’emparer du dossier avec la force nécessaire pour impulser un vrai changement ? « L’urgence va être de faire en sorte que toutes les installations électriques soient vérifiées et que les cathédrales soient toutes dotées de systèmes de détection d’incendie et de fumée », a-t-elle déclaré le 21 juillet à l’Assemblée nationale. On attend de voir… Pendant ce temps-là l’association des amis de la cathédrale de Nantes n’a, elle, pas attendu pour reprendre les visites guidées ! Et même si elles s’effectuent uniquement à l’extérieur, elles permettent de comprendre l’architecture de cet édifice à l’histoire mouvementée. En espérant que ce supplice soit le dernier, et qu’il provoque enfin une vraie prise de conscience du gouvernement sur la fragilité de ces vieilles dames de pierre que l’on croit trop souvent éternelles…

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