André Leroy, figure incontournable des jardins du XIXe siècle

Par Armelle Fémelat

Date de publication : 13/08/2020

N’importe quel promeneur sillonnant les routes et les chemins de la campagne angevine est frappé par les hautes silhouettes de séquoias, cèdres et autres pins. Témoins majestueux des parcs paysagers dessinés au XIXe siècle, il y a fort à parier qu’ils soient le fait d’André Leroy (1801-1875), le pépiniériste-paysagiste auquel est consacré la seconde livraison des Carnets d’Anjou

Botaniste érudit formé par André Thouin au Muséum d’histoire naturelle à partir de 1819, tête de proue du mouvement de rénovation horticole et paysager advenu au XIXe siècle, le pépiniériste et paysagiste a en effet marqué de son empreinte arboricole l’ouest de la France… Parmi les plus de 300 sites paysagers aménagés par ses soins : le parc de la préfecture du Maine-et-Loire, implantée sur le site de l’ancienne abbaye Saint-Aubin à Angers à partir de 1836, ainsi que le parc de La Baronnière à Bouzillé, entrepris deux ans plus tard. Car Leroy a plus d’une corde à son arc et n’est pas doté d’un talent unique : botaniste éclairé et pépiniériste avisé, il est également un talentueux dessinateur de parcs de châteaux, de parcs publics et de jardins urbains d’hôtels particuliers.

Fidèles à leur ligne éditoriale, les Carnets d’Anjou, dont c’est le deuxième opus, continuent de nous séduire tant par leur petit prix et leur petit format, que par leur didactisme et leur esthétique : la maquette est sobre, élégante, et fort bien illustrée. La langue est claire et précise, et l’iconographie choisie mêle documents anciens, plans originaux et photos contemporaines. Lancée en 2019 par la conservation départementale du Maine-et-Loire, cette collection est à suivre de près !

L’auteure, Isabelle Levêque, chargée d’étude parcs et jardins au sein de la conservation départementale du Maine-et-Loire, a scindé son propos en cinq chapitres thématiques. Intitulé « Le jardin : une aventure familiale », le premier revient sur le terreau personnel de Leroy, né dans une famille de jardiniers actifs à Angers depuis trois générations. Après s’être formé à Paris, au sein du Muséum d’histoire naturelle entre les mains expertes d’André Thouin, il reprend les rênes de la pépinière familiale dès son retour à Angers. Sans devenir sédentaire pour autant, puisqu’il multiplie les voyages en Europe (Angleterre, Belgique, Hollande, Italie et Suisse), et envisage dès 1847 de nouer des relations outre-Atlantique.

Un horticulteur collectionneur international

Tel est l’intitulé du deuxième chapitre qui nous compte les pérégrinations de celui qui parvient à transformer la pépinière familiale provinciale en la plus importante d’Europe, spécialisée dans les végétaux ligneux (arbres fruitiers, arbres et arbustes d’ornement, rosiers, plantes grimpantes et plantes de serre). Insatiable curieux et infatigable travailleur, André Leroy a aussi le talent de savoir bien s’entourer. Au mitan du siècle, il envoie son fidèle collaborateur Baptiste Desportes par-delà l’Atlantique. Ce dernier reviendra de son périple au Canada et aux États-Unis chargé de graines de liquidambar, tulipier, noyer noir et autres essences d’arbres américains. Les échanges sont si fructueux que Leroy ne tarde pas à exporter des arbres fruitiers aux États-Unis, puis à ouvrir une succursale à New York ! À partir de 1855, le pépiniériste édite un catalogue en cinq langues (français, allemand, italien, anglais et espagnol), alors considéré comme un véritable outil de travail scientifique.

Les nouvelles plantes produites à la pépinière Leroy reçoivent un nom qui rend hommage aux membres de sa famille et à ses collaborateurs. 

Isabelle Levêque

Car en plus d’être un botaniste érudit et un véritable homme d’affaire, André Leroy est un expérimentateur. Ses expériences sur les plantes ligneuses lui valent d’ailleurs plusieurs récompenses, dont une médaille d’or de la Société centrale d’agriculture, en 1846, pour sa culture du thé en pleine terre. Il tente aussi moult types de greffe, non destinées à la diffusion commerciale mais unanimement saluées par le monde scientifique. En 1855, Leroy reçoit la Légion d’honneur après avoir présenté ses collections botaniques à l’Exposition Universelle de Paris, notamment un séquoia géant, le wellingtonia, qu’il avait introduit en Anjou à partir de pieds rapportés d’Angleterre. Directeur du jardin fruitier d’Angers à partir de 1858, le botaniste se lance dans la rédaction d’un Dictionnaire de pomologie qui connaîtra un succès retentissant. Les quatre premiers tomes sont parus de son vivant, entre 1867 et 1873, tandis que les deux derniers sont publiés post mortem, en 1877 et 1879.

Un artiste, dessinateur de jardins

En plus de développer ses pépinières et de s’adonner à des recherches scientifiques, André Leroy mène une activité artistique et conceptuelle de créateur de parcs et de jardins. Cette part créative de son travail fait l’objet du troisième chapitre de l’ouvrage. Les spécialistes considèrent aujourd’hui qu’il a largement contribué à remodeler les paysages de l’ouest de la France comme l’attestent plusieurs centaines de plans (autographes, mais non signés et non datés) et nombre de carnets de déplacements, rédigés par ses propres soins ou par ceux de ses collaborateurs. Il est malgré tout impossible de dresser une liste exhaustive des projets conçus et/ou réalisés par André Leroy, faute de sources exhaustives et en raison des interventions postérieures. Une marque de fabrique se détache néanmoins de l’ensemble de ses productions : un goût prononcé pour les jeux de perspective lointaine, et le soin apporté à l’intégration de ses créations dans le paysage alentour.

Dès l’introduction du quatrième chapitre, qui détaille ses créations en Anjou, Emmanuelle Levêque annonce : « Le nombre des parcs et des jardins visités par André Leroy dans le département du Maine-et-Loire est considérable. Le décryptage de ses carnets de voyage a révélé près de 350 déplacements qui concernent de grands parcs paysagers, de petits jardins privés citadins et quelques commandes publiques à Angers. » Parcs des châteaux de Brézé, Rouvoltz, Saint-Jean-des-Mauvrets, Bourg d’Iré, Bouzillé, Tressé, de la villa du Gué du Berge, et tant d’autres encore… dont certains situés au-delà du Maine-et-Loire : en Charente, en Bretagne ainsi que dans le Val de Loire, comme le détaille le cinquième chapitre.

Ce formidable petit opus s’achève sur une évocation de la postérité d’André Leroy. S’il n’a pu léguer ses pépinières, faute d’héritier, il a en revanche su transmettre son savoir à ceux qu’il a formés, à l’instar des paysagistes Édouard André et Auguste Killian. Et comme ce petit ouvrage en fait la démonstration, il laisse à la postérité une œuvre déterminante en matière de « transformation du territoire » et au vu de « l’étendue de ses connaissances en botanique, et de son goût pour l’introduction de plantes de collection », sans oublier « le caractère novateur de sa méthode, qui réunit l’art du dessin et le savoir horticole à une période encore peu connue de l’histoire des jardins. »

André Leroy, gloire de l’horticulture et des jardins, par Isabelle Levêque, photographies d’Armelle Maugin et Bruno Rousseau, collection Carnets d’Anjou, éditions 303, 96 pages, 10 €

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