Pompéi : un grand mirage numérique

Par Agathe Archambault

Date de publication : 26/08/2020

Le Grand Palais consacre une exposition aux dernières découvertes archéologiques de la cité romaine. Une trentaine d’œuvres à peine, ensevelies sous une nuée numérique bien trop ardente.

« Boum ! » Non ce n’est pas le toit qui s’effondre, mais bien le Vésuve qui entre en éruption, et submerge le salon d’honneur du Grand Palais d’une pluie de lapilli et de cendres incandescentes. Si vous l’avez loupée, pas de panique, cette éruption virtuelle projetée sur un mur de l’exposition tourne en boucle et Pompéi sera de nouveau engloutie dans une quinzaine de minutes. « Proposer une promenade immersive dans une rue pompéienne », telle était en effet l’intention du commissaire de cette exposition, qui n’est autre que le directeur général du Parc archéologique de Pompéi, le professeur Massimo Osanna. Et pour nous immerger, il n’a pas lésiné sur les moyens : projections à 360° haute définition, créations sonores, reconstitutions en 3D, vidéos des fouilles, écrans tactiles…

Censée démarrer fin mars et repoussée pour cause de confinement, l’exposition s’était largement révélée aux visiteurs confinés grâce à une grande offre de contenus virtuels baptisée « Pompéi chez vous » et accessible gratuitement sur le site du Grand Palais. Logique, car, sur place ou à emporter, cette exposition se déguste principalement sur écran ! Télévisions ou vidéoprojecteurs étalent leurs images sur la moindre surface de cette scénographie qui imite une rue pompéienne bordée de domus, du nom de ces demeures ensevelies et préservées par l’éruption. Sur leurs façades se détachent de curieuses silhouettes en ombres chinoises, les Pompéiens eux-mêmes, bien sûr, avec une ambiance sonore de bruits du quotidien. Et quand on pénètre à l’intérieur, place au spectacle : sur un grand mur blanc est projetée une reconstitution vidéo de la cité romaine dans sa splendeur d’avant le drame, avec un commentaire historique et architectural façon documentaire. Tandis que dans une autre domus, ce sont les plus belles fresques de la ville qu’on peut admirer en haute définition : scènes mythologiques, vie quotidienne, portraits, décors végétaux…

Et les œuvres dans tout ça ? Sagement alignées en une rangée de vitrines disposées dans l’allée centrale, on les oublierait presque au milieu de ces feux d’artifice numériques qui imposent l’obscurité. Une sélection de pièces issues, pour la plupart des dernières fouilles. Deux plaques votives sculptées, un cratère en bronze, une mosaïque restaurée figurant Ariane et Dionysos, quelques bijoux et amulettes, une statue de Livie… Il faut être patient pour pouvoir les approcher car, malgré les mesures sanitaires qui exigent une jauge abaissée aux 2/3, il y a foule dans cette rue de l’antiquité qui prend des airs de grand boulevard. Et alors qu’on se presse aussi devant les écrans et les projections, la seule et unique fresque à avoir fait le déplacement, elle, n’attire pas grand monde. Magnifique peinture de Vénus sur un char tiré par quatre éléphants. Étrangement, elle paraît presque petite et figée à côté de ses sœurs virtuelles, démesurées et animées.

Il n’en faut pas plus pour que ce grand voyage qu’on nous promettait prenne des airs de mirage. Grand Palais ou Grand Rex ? On ne sait plus trop en sortant de ce vaste show numérique, spectaculaire certes, mais qui laisse une impression de survol très superficiel. L’autre sentiment qui domine et s’imposera aux visiteurs ayant déjà exploré les contenus en ligne, c’est celui de déjà-vu. D’autant plus si on a aussi visionné le documentaire consacré aux fouilles diffusé en mars sur France 5, simplement découpé et présenté en séquences sur les innombrables écrans qui ponctuent le parcours de visite. C’est presque à en regretter d’avoir payé le billet d’entrée, qui en plus n’est pas donné !

On pensait les expositions virtuelles réservées aux situations extraordinaires : trop loin, trop cher, trop de risques sanitaires… Force est de constater qu’elles survivent au monde d’après. Et ce n’est que le début : le président de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, Chris Dercon, entend même les multiplier, en précisant que les œuvres, elles, se déplaceront de moins en moins. Des expositions sans œuvres ? En voilà un drôle de concept ! Quel intérêt alors d’aller au musée, si tout est en plus numérisé ? L’ère du digital sonnera-t-elle le déclin des musées ? On est en droit de se le demander, alors que la vidéo à la demande vide doucement mais sûrement les salles de cinéma… Or, si on ne peut empêcher les usages de changer, une conviction demeure : la culture, c’est d’abord sortir de chez soi. Regarder, écouter, sentir, toucher parfois, mais aussi rencontrer et échanger, admirer ou détester, vibrer. C’est quand même plus facile en vrai !

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