Le grand retour de l’artisanat

Par Victoire Becker

Date de publication : 09/10/2020

« La main est la fenêtre ouverte sur l’esprit » (Kant). À la préhistoire, l’homme libère ses mains en apprenant à marcher. Depuis, celles-ci sont devenues essentielles à sa survie, tel un second cerveau. Elles peuvent compenser l’absence de certains sens : un aveugle peut se repérer grâce au toucher, un sourd peut sentir les vibrations produites par les sons. Elles accompagnent la parole, la remplacent même parfois. L’homme est le seul animal à avoir une main aussi développée. Il peut créer des objets qui servent d’extension de lui-même et faire des choses propres à d’autres espèces animales. La main a servi d’outil de travail principal à l’homme pendant des générations. 

Aujourd’hui, avec le développement accru du digital, le rôle de la main a été grandement réduit. Toutes les informations sont dématérialisées, la main ne construit donc plus rien, elle relaie l’information. À partir du XXe siècle, les métiers de l’artisanat sont devenus progressivement obsolètes. Aujourd’hui, il est nécessaire d’avoir une profession plus « intellectuelle », qui implique une abstraction de plus en plus forte de l’information. Mais, « l’une des principales sources du mal-être contemporain au travail tient sans doute à un excès d’abstraction » explique Matthew Crawford, philosophe américain. Plus nos actions se dématérialisent, plus nous sommes en quête de concret. Les métiers de l’artisanat sont remis en avant et de plus en plus de personnes quittent les bureaux au profit d’ateliers. Ce mouvement permet à l’artisanat de reprendre le sens artistique qu’il avait perdu au XIXe siècle. L’artisan redevient artiste. 

L’artisanat nécessite une connaissance de pratiques, de techniques et de traditions très particulières, qui sont apprises dans la durée. L’association des Charpentiers sans Frontières (CsF), créée en 1992 en est un bon exemple. Elle regroupe des charpentiers du monde entier, qui travaillent le bois à la main, selon des techniques ancestrales. L’objectif des CsF est de rétablir un rapport à l’architecture, dans lequel « le bâtisseur est maître de son geste et de son matériau ». Ainsi, en 2013, quatre charpentiers européens ont travaillé en collaboration pour restaurer une des tours du château de Gaillon (Eure), selon les règles du Moyen Âge. En ce moment, les CsF travaillent au chantier de reconstruction de Notre-Dame. 

En 1960, afin de soutenir les jeunes artisans, les Ateliers d’art de France ont fondé un concours annuel permettant de « faire rayonner les métiers d’art et promouvoir la diversité du secteur ». Ce concours est ouvert à tous les créateurs de moins de 35 ans qui sont ensuite sélectionnés sur des critères de qualité artistique et de maîtrise pointue d’un savoir-faire. Les lauréats choisis verront leur travail exposé dans un lieu de renom, prendront part à un salon professionnel et seront aidés par une ambitieuse campagne de communication. Ces dix dernières années, 80 lauréats ont été désignés. 

Cette année, malgré la crise sanitaire, le concours a tout de même eu lieu et quatre lauréats aux professions très variées ont été choisis. Louis Biron, sculpteur sur métal et ciseleur, interroge la pertinence de l’industrie du luxe ou des biens de consommation en faisant intervenir certains insectes sur ses créations. Anne Charlotte Saliba, créatrice papier, crée des lampes et bas-reliefs à l’aide de papier incisé au poinçon. Juliette Vivien, céramiste passionnée par la miniature, produit des objets fonctionnels à la main qu’elle reproduit à échelle plus petite. Enfin, Carole Serny, orfèvre et ciseleuse, crée des objets-bijoux, articles de papeterie ou boutons de tiroir, sur lesquels elle joue entre le minimalisme des lignes et le détail des ornementations travaillées au poinçon. Ces quatre artisans adaptent donc des techniques ancestrales à l’ère contemporaine. 

Ce mouvement vers l’artisanat et cette nouvelle valorisation des métiers d’art montre que les métiers d’avenir sont ceux du passé.

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