Le château de Verteuil en vente

Par Victoire Becker

Date de publication : 17/10/2020

Gildine et Sixte de La Rochefoucauld ont annoncé récemment la vente du château de Verteuil (16), propriété de la famille depuis plus de mille ans, classé Monument historique. « Nous avons pris cette décision il y a un an environ. Ma santé est déclinante et l’entretien de la demeure nous coûte un argent fou » explique Sixte de La Rochefoucauld. Après avoir demandé sans succès aux nombreux autres membres de la famille de prendre le relai, le couple s’est vu obligé de le mettre en vente pour 2,8 millions d’euros.

Appartenant à la famille depuis 1080, si ce n’est plus, ce château a une grande importance historique. Assiégé trois fois pendant la guerre de Cent Ans, il s’est retrouvé victime d’un incendie pendant la Révolution française, a accueilli de nombreuses figures politiques importantes telles que Louis VII et Aliénor d’Aquitaine, Charles Quint, Henri IV, Catherine de Médicis, Marguerite de Navarre ou encore plus récemment la Queen Mother. Charles Quint disait lui-même du château : « Je ne suis jamais entré en maison qui sentit mieux sa grande vertu, honnêteté et seigneurie ». C’est aussi ici que François VI de La Rochefoucauld écrivit ses Mémoires, publiées en 1662. 

Témoin de l’histoire de la famille, ce château construit en « V » a été de nombreuses fois restauré et modifié. Sur un côté se trouve la partie résidentielle, composée de 19 pièces datant de diverses époques. On trouve notamment des salons Renaissance avec des plafonds à caissons. Sous l’actuelle salle des gardes, une chapelle du XIe siècle a été retrouvée, intacte, en 1958. L’autre côté du château abrite une bibliothèque et une chapelle du XIIe siècle, toutes deux restaurées au XIXe siècle. La première, construite par Anne de Polignac, contient plus de 1 000 ouvrages. Elle était connectée au reste du château par une galerie, détruite à la Révolution. La chapelle, avec un décor au pochoir, abrite une copie du tombeau d’Anne de Polignac, actuellement au Louvre. 

La richesse historique du château se traduit aussi dans les meubles : « À Verteuil, rien n’est décoration, tout est mémoire », déclare l’historien Éric Mansion-Rigau. On se souvient notamment des tapisseries de La chasse à la licorne, vendues aux Rockefeller en 1922 et exposées actuellement au Metropolitan Museum of Art à New York. Que faire donc de tous ces joyaux récoltés et installés au cours des années ? « Pour éventuellement conserver l’esprit des lieux, il est possible d’acquérir du mobilier » décrit l’annonce de l’agence Patrice Besse, chargée de la vente. Certains mentionnent aussi la possibilité d’une vente aux enchères chez Christie’s ou Sotheby’s.   

C’est un déchirement pour l’association de défense du patrimoine VMF pour qui le château de Verteuil est un lieu emblématique : « Je ne peux être que frappé par le sort réservé à ce château qui est le berceau de l’association. C’est un symbole. La mission de défense du patrimoine que nous poursuivons a été lancée en Charente, depuis le château de Verteuil, qui a été pendant plusieurs années le siège opérationnel des VMF », explique Philippe Toussaint, le président de cette association.

La mise en vente du château de Verteuil traduit une tendance actuelle, confirmée par des chiffres qui parlent d’eux-mêmes : 1 500 châteaux sont aujourd’hui à vendre en France. « Le poids de l’histoire ne compense plus le poids de la charge », explique Olivier de Lorgeril, président de la Demeure historique, dans une interview au Figaro. Personne ne perçoit le patrimoine comme un investissement rentable à long terme, mais plutôt comme un témoin coûteux du passé. Les châteaux et domaines sont donc mis en vente à des prix très bas, avec l’espoir que les nouveaux propriétaires pourront financer leur restauration. Les propriétés restent de très nombreuses années sur le marché, comme, par exemple, le château de la famille Giscard d’Estaing à Chanonat en Auvergne. Il a été vendu au bout de 16 ans, pour 1,5 million d’euros, soit environ la moitié de son prix initial. 

Qui va racheter tous ces monuments ? Depuis quelques années, on observe une nouvelle tendance, celle des quadragénaires et quinquagénaires qui acquièrent ces propriétés pour réaliser un rêve, notamment dans la banlieue de Paris. Malheureusement, c’est plus souvent dans l’intention d’en profiter un temps que de les transmettre. Ainsi, le taux de rotation est passé de 15 à 8 ans. On note aussi une augmentation du nombre de propriétaires étrangers venus s’installer en France, notamment les Anglo-Saxons.

La crise sanitaire n’a évidemment pas amélioré les choses, réduisant le nombre de visiteurs dans les édifices privés ouverts au public et retardant nombre de projets de restauration. Quel sera donc le sort de ces demeures à la sortie de la crise sanitaire ? « C’est un cas d’école frappant, renchérit Philippe Toussaint, emblématique de la difficile équation économique : la visite muséale ne peut suffire à faire vivre ces grandes demeures. Gérer des châteaux de cette importance est un challenge considérable. »

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