Changement de décor à Pontigny

Par Juliette Michel

Date de publication : 27/01/2021

Temps de lecture : 6 minute(s)

La majestueuse abbaye de Pontigny, dans l’Yonne, est sur le point de connaître un véritable bouleversement. La vente du domaine a été votée par le conseil régional. Le nouvel acquéreur ? François Schneider, un homme d’affaires bien connu, qui souhaite transformer le domaine en un complexe hôtelier de grand standing.

Elle possède la plus grande abbatiale cistercienne au monde. Édifiée au XIIe siècle, l’abbaye de Pontigny, située au cœur de la vallée du Serein, fait la fierté de ses habitants depuis plus de 900 ans. Son histoire remonte à l’an 1114, lorsqu’une communauté de moines, venue de l’abbaye de Cîteaux, s’installe dans la vallée avec le projet de bâtir un édifice à la hauteur de leur foi. La confrérie se développe alors rapidement, accueille tour à tour novices et archevêques et devient un haut lieu de pèlerinage, malgré les guerres de religions qui lui causent de nombreux dommages. Au XVIIe siècle, elle finance des premiers travaux de restauration. Mais en 1803, à la suite de la Révolution, l’abbaye perd son statut et l’abbatiale est rétrogradée au rang d’église paroissiale ; une partie du domaine est détruite, les moines sont sommés de quitter les lieux.

Si la commune de Pontigny jouit depuis de la propriété de l’église, le domaine, lui, passe de mains en mains. En 2003, il est acheté par le conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté qui s’associe avec la commune de Pontigny pour rendre à l’abbaye ses lettres de noblesse. Le site attire chaque année des milliers de touristes et de curieux, venus en pèlerinage ou en simple visite, assurant au village une certaine sécurité économique et touristique.

Ce havre de paix est sur le point d’être bouleversé par la vente du domaine. Deux raisons motivent cette opération : un entretien bien trop onéreux que la Région ne peut plus assumer (le site coûte plus 200 000 euros par an) et une volonté de faire vivre et rayonner le domaine de façon plus importante. Pour Marie-Guite Dufay, présidente PS de Bourgogne-Franche-Comté, cette vente a comme objectif de trouver un investisseur dont le projet répond à ces deux problématiques. Le site, estimé à 1,8 million d’euros, comprend 9 hectares de terrains et 6 000 mètres carrés de bâtiments.

Alors que les propositions de rachat sont étudiées par le conseil général depuis 2019, la vente a été votée au mois de décembre dernier. François Schneider, le nouveau propriétaire des lieux, est un homme d’affaires bien connu puisqu’il s’agit du créateur de la fondation éponyme, ainsi que des eaux minérales Wattwiller en Alsace. Son projet est ambitieux : transformer le domaine en un complexe hôtelier de luxe qui abriterait également un restaurant gastronomique, un centre d’art contemporain et une herboristerie.

Dans l’Yonne, l’idée fait débat. Certains épris du patrimoine la trouve trop clinquante pour un endroit où méditation et silence ont longuement régné en maîtres et craignent une transformation trop radicale des lieux. Faire d’un domaine abbatial un complexe hôtelier peut s’avérer risqué : on ne connaît que trop d’exemples de patrimoine sacrifié au profit de l’économie ou du tourisme. Les réfractaires au projet avancent aussi qu’il aurait été plus logique de vendre à la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, également en lice. Cette dernière proposait d’acquérir le domaine pour 300 000 euros de plus et souhaitait transformer l’espace donné en un lieu de séminaires à destination des futurs prêtres – une idée bien plus cohérente avec les lieux. La Fraternité promettait notamment la restauration de l’orgue de Pontigny ; promesse qui sera malgré tout honorée par la fondation François Schneider.

L’acquisition du domaine par Schneider comporte cependant de nombreux avantages. L’aspect économique surtout d’un tel investissement est primordial : la création de l’ambitieux complexe sera créateur d’emplois, donnera un regain d’attractivité à la région et y drainera un nouveau public. De plus, comme le souligne la déléguée VMF Isabelle du Chayla, l’Yonne est un département qui souffre d’un réel manque d’hébergement. Coincée entre Paris et Dijon, les voyageurs y passent souvent, s’y arrêtent parfois, mais n’y séjournent que rarement. Le projet porté par Schneider pourrait changer la donne et permettrait de faire rayonner plus largement la région et son patrimoine. Avec un objectif de 400 000 visiteurs par an, le choix de la région Bourgogne-Franche-Comté devient tout de suite plus compréhensible.

Une dernière faille subsiste : la possible privatisation de l’église abbatiale. Dans une conférence de presse donnée à Auxerre en décembre, François Schneider évoque prudemment le futur de l’édifice, qu’il compte inclure, d’une façon ou d’une autre, dans la visite de son domaine. Les habitants de la région se sont alors mobilisés via une pétition, appuyés par certains élus, pour s’assurer que l’église reste un bien commun. Une initiative salutaire et nécessaire : restaurer et réaménager le domaine pour le rendre plus attractif, oui, mais l’abbatiale elle-même est censée (et doit) rester intouchable, protégée par son classement au titre des Monuments historiques et son appartenance à la commune.

Belle opportunité de faire rayonner la région ou sacrifice du patrimoine au profit de l’économie locale ? Le temps (et les travaux !) nous le dira : le site devrait être opérationnel au début de l’année 2023. Difficile d’imaginer qu’un tel projet puisse voir le jour sans bouleverser le dénuement total qui a toujours caractérisé les abbayes cisterciennes ; sans parler de l’alarmant désengagement de l’État face à la question du patrimoine. Tous nos espoirs reposent maintenant sur la Drac et les institutions culturelles qui, au vu du classement de l’édifice principal, ont un droit de regard sur les restaurations et le chantier. Mais le calme légendaire du site est compromis… pour le meilleur comme pour le pire.

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