Meudon va-t-il sacrifier son patrimoine ?

Par Juliette Michel

Date de publication : 15/03/2021

Temps de lecture : 5 minute(s)

On ne compte plus les fois où le patrimoine bâti s’est vu menacé par un projet immobilier sans âme : c’est aujourd’hui le cas de la villa Charles-Schacher à Meudon (92), construite dans les années 1860 et dont le jardin risque la bétonisation.

La villa suburbaine Charles-Schacher porte le nom de son commanditaire, un industriel ayant fait fortune dans l’exploitation des carrières de craie des villes voisines. Considérée comme un précieux témoignage de l’architecture du Second Empire, la majestueuse demeure, datée des années 1860, est ornée de décors exceptionnels : coquilles et fleurs parent les façades et les entablements, tandis que d’impressionnants cartouches sculptés ornent les souches de la cheminée.

En 1940, le médailliste et sculpteur de renommée internationale Albert de Jaeger fait l’acquisition de la demeure. Si sa présence n’a pas toujours été judicieuse pour l’architecture de la maison (ajout de colonnes en ciment sur le domaine, destruction de l’escalier intérieur…), elle a contribué à sa renommée et à sa valeur patrimoniale. Dans la culture populaire, cette villa fut également le domicile d’Adèle Blanc-Sec jusqu’en 1912 (Jacques Tardi, Adèle et la Bête, 1976). La demeure, inscrite sur le plan local d’urbanisme de la ville de Meudon dans la liste des immeubles répertoriés et protégés, comprend également un grand jardin. Décoré de sculptures de Jaeger, il comporte trois arbres classés comme remarquables dans l’inventaire des Hauts-de-Seine : un cèdre de l’Himalaya, un cèdre du Liban et un séquoia géant de Californie, probablement plantés au moment de la construction de la maison, ainsi qu’une fontaine sculptée et une grotte.

Bien que connue de tous à Meudon, la villa est pourtant à l’abandon depuis de nombreuses années. Ouverte aux quatre vents et subissant l’absence de ses propriétaires, elle a été pillée au fil des saisons, ne laissant à voir aujourd’hui que ses éléments architecturaux immuables – dont certains sont considérablement endommagés…

Aujourd’hui, la propriété est au cœur d’une politique urbaine lancée par les propriétaires et validée par la municipalité : le jardin doit accueillir un lotissement résidentiel composé de quatre maisons mitoyennes de 9 mètres de hauteur chacune. Si la destruction de la villa elle-même n’est pas prévue pour le moment, ce projet immobilier porterait considérablement atteinte à son intégrité et à sa valeur historique.

En février 2019, un promoteur a obtenu le permis d’aménagement du terrain, prévoyant la construction de quatre maisons sur l’avenue Marcellin-Berthelot, avec l’apparence d’un petit immeuble R+2. En mars 2020, une première opposition au projet se soulève : l’architecte des Bâtiments de France Benoît Léothaud refuse de donner son accord, caractérisant la construction de trop imposante, l’architecture imaginée de trop banale et les matériaux sélectionnés de trop basiques. « Le projet représente un enjeu important : situé face à un monument historique, dans un tissu urbain de grande qualité architecturale, urbaine et paysagère et contigu à un bâtiment remarquable de Meudon. Il doit justifier de sa présence en présentant des qualités lui permettant d’être à la hauteur de ce contexte et de ses enjeux. »

Un argumentaire bien à propos… jusqu’en juin 2020 : revirement de situation, l’architecte donne finalement son accord au chantier à venir. Les permis de construire des quatre maisons sont accordés en décembre dernier. Mais l’opposition n’a pas dit son dernier mot : le collectif de sauvegarde de la villa Napoléon III de Meudon a mis en ligne une pétition visant le retrait des permis de construire délivrés, et incite la mairie à appuyer la procédure d’inscription à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques de l’ensemble de la propriété. Le collectif prône également pour un nouvel usage qui servirait la communauté : un office du tourisme, une maison-jardin dédiée à l’architecture, à la sculpture et à la création artistique, etc. L’Association des amis de l’avenue du château (AAAC) a, avec l’appui du Comité de sauvegarde des sites de Meudon (CSSM), déposé un recours gracieux dans le même objectif, demandant le retrait ou l’adaptation des permis de construire, et plaidant en même temps pour une prise de mesures conservatoires afin d’éviter une dégradation de l’état de la maison.

Il serait en effet fort malheureux de voir apparaître un quartier pavillonnaire dans un tel lieu, alors que les sommes mobilisées pour la construction de ces habitations pourraient servir à la réfection de la villa Charles-Schacher. Si la mairie ne semble pas prête pour l’instant à racheter la propriété, espérons que les propriétaires ne cèdent pas à l’appât de cet énième projet immobilier sans âme – et des investissements qui en découlent – mais réalisent le potentiel de ce qui est déjà entre leurs mains.

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