(Re)découvrir l’architecture en bande dessinée

Par Margaux Delanys

Date de publication : 04/08/2021

Temps de lecture : 6 minute(s)

À l’occasion de la sortie en librairie de la bande dessinée de Lorenzo Mattoti, Rites, rivières, montagnes et châteaux, l’équipe de PAJ a souhaité revenir sur les liens entre architecture et BD à travers une sélection de trois bandes dessinées devenues des références du « neuvième art ».

Rites, rivières, montagnes et châteaux (Actes Sud, 2021) est le nouveau recueil du dessinateur italien Lorenzo Mattoti. Ce cahier d’une centaine de pastels oscille entre récit et promenade onirique. L’auteur y dessine des mondes à l’architecture paradoxale et aux personnages loufoques où triomphe la couleur. Au micro de France Culture, en avril dernier, Lorenzo Mattoti parlait de ses obsessions : la relation homme-femme et l’amour, direct ou fragile, les rituels secrets, le plaisir de la contemplation et surtout de l’exploration… Toutes s’y retrouvent dans cette bande dessinée étonnante, où les châteaux rythment le récit.

Les dialogues entre l’art du bâti et la bande dessinée ne sont pas neufs, tant et si bien que la cité de l’architecture et du patrimoine leur consacrait en 2010 et 2011 une exposition, « Archi & BD, la ville dessinée ». La bande dessinée, support privilégié pour la représentation de l’espace, est délivrée des contraintes formelles. « Ce qui compte, c’est que ça ait l’air réel et que les personnages trouvent leur chemin dans ce dédale » expliquait le dessinateur Jean-Claude Mézières. À rebours des traités sur la ligne et la courbe, cette sélection propose une appréhension sensible de l’architecture.

Eileen Gray, une maison sous le soleil, de Charlotte Malterre-Barthes et Zozia Dzierzawska (Dragaud, 2020)

En 1965, Le Corbusier descend les marches de sa villa de Roquebrune-Cap-Martin pour une baignade. Le célèbre architecte est retrouvé noyé quelques heures plus tard, près de la petite plage de Cabbé. Sur les hauteurs, sa maison, la « villa E-1027 », appelle mystérieusement les lecteurs. Le seuil franchi, il n’est plus question du célèbre architecte, mais de la créatrice de la maison, Eileen Gray. Sous le crayon de l’illustratrice Zozia Dzierzawska, sa théorie architecturale et son parcours de designer et décoratrice d’intérieur s’entremêlent au gré des planches.

Si l’on regrette son caractère allusif, l’ouvrage a su traduire avec brio « l ’expérience corporelle » de l’habitat, imaginée par Eileen Gray. Loin de la « machine à habiter » de l’architecture fonctionnelle, la villa E-1027 a été pensée comme l’émanation de ses habitants. Lorsque sa maison s’est trouvée dénaturée par une fresque peinte par Le Corbusier, Eileen Gray avait déjà déménagé.

L’Aimant, de Lucas Harari (Sarbacane, 2017)

Première bande dessinée de Lucas Harari, L’Aimant est un thriller magistral, plongeant le lecteur dans les bains de Vals, en Suisse. Le personnage principal, Pierre, un jeune étudiant parisien en architecture, éprouve une mystérieuse attraction pour le complexe architectural. « On raconte qu’à l’endroit où l’eau de Vals prend sa source s’ouvre un passage qui mène au cœur de la montagne… Tous les cent ans, la montagne choisit un étranger, l’attire jusqu’à sa gueule et le dévore ! » De cette porte cachée, l’étudiant en fera une quête.

Conçus dans les années 1990 par l’architecte bâlois Peter Zumthor, les thermes de Vals sont propices à l’intrigue et aux mystères. En effet, la quinzaine de blocs de gneiss aux volumes simples qui composent le complexe s’enfoncent mystérieusement sous terre, au flanc de la montagne. Dans Penser l’architecture, Zumthor écrit « faire l’expérience de l’architecture, c’est toucher, voir, entendre, sentir son corps ».

Avec pour toile de fond une aventure policière, les planches aux lignes claires de L’Aimant sont un hommage sensible à la forme et au matériau. Inspiré par Hergé, Lucas Harari met son dessin au service du récit et signe un ouvrage magnétique.

Asterios Polyp, de David Mazzucchelli (Casterman, 2010)

Album le plus ancien et le plus exigeant de cette sélection, Asterios Polyp tisse l’odyssée d’un architecte et professeur à l’université américaine d’Ithaca. Son appartement détruit lors d’une nuit d’orage par un incendie, Asterios se détourne de la ville pour apprendre la mécanique automobile. Cet événement provoque chez cet architecte de papier aussi arrogant qu’attachant un véritable examen de conscience. Les planches de la bande dessinée sont émaillées de flash-back sur son double, un frère jumeau mort à sa naissance et le souvenir douloureux de sa relation avec une jeune plasticienne.

Le personnage d’Asterios revendique une architecture moderne, où « tout ce qui n’est pas fonctionnel est décoratif ». Cette dualité entre l’extérieur et l’intérieur, la ligne et la forme, constitue le socle de sa théorie architecturale, prenant forme au gré des planches.

Publiée en 2009, la bande dessinée de David Mazzucchelli est une œuvre ambitieuse, reconnue comme le « meilleur album » par les Eisner et Harvey et ayant reçu le « prix spécial du jury » au festival d’Angoulême. Les phylactères, couleurs et lignes des planches traduisent l’intention de l’auteur qui a su émailler son comics de multiples références littéraires et artistiques, sans qu’elles ne prennent le pas sur le récit. Le journaliste Stéphane Dreyfus écrivait dans La Croix : « Rien n’est gratuit dans cette œuvre exigeante ». Dix ans plus tard, Asterios Polyp est devenu une figure phare du roman graphique.

Partager sur :